Au printemps dernier, nous avions échangé sur son éventuelle absence à La Rochelle, après avoir été en compétition avec « L’Affaire Laura Stern » (en 2025) et « À l’épreuve » (en 2024). Pour cette 28E Édition, le curieux hasard fait qu’il est membre du Jury. Alors, nous nous sommes, in fine, retrouvés pour un temps d’échange. Et j’en suis personnellement et humainement reconnaissante.

– Nouveau rôle : Jury.

Cette année, vous endossez un nouveau rôle. Jury. Est-ce la Présidente du Festival, Sophie Revil, qui vous contacte ? Ou est-ce la Président du Jury, Clémentine Célarié ? (avec qui vous avez déjà tourné).

Akim Isker : Sophie m’a appelé en me disant : « J’aimerais t’avoir dans le jury. », tout en me précisant que Clémentine avait été choisie par son équipe pour sa présidence.

Y-a-t-il eu un temps de réflexion ?

Akim Isker : J’ai mis une demi-seconde à lui répondre. J’étais disponible. À l’inverse, en plein travail, je me suis toujours dit qu’il serait plus difficile d’acquiescer parce que ton esprit est, de facto, moins disponible. Après m’avoir [pré-]occupé de la famille de la rentrée de mes enfants, j’enchaîne avec beaucoup de plaisir avec la rentrée de l’audiovisuel. Et d’attention pour les œuvres.

J’ai toujours apprécié ce qui se passe ici. L’énergie. Le bon équilibre au rapport à l’humain. L’harmonie – évoquée plus tôt en Conférence de Presse, par Clémentine. C’est à la fois festif et à la fois studieux. Ici, tout le monde se retrouve pour le plaisir oui, de se retrouver et pour échanger sur les projets de chacun. Des rencontres naissent. Des projets naissent. Une véritable agora dixit Sophie, hier soir, à la Cérémonie d’Ouverture. Je me suis toujours senti bien ici. Il y a des endroits comme ça dans le monde où tu mets un pied et de manière immédiate, tu te sens au bon endroit. Bien accueilli.

Akim Isker : Je suis très content de vivre cette semaine en tant que jury pour découvrir l’autre côté. Une nouvelle facette. L’envers. Je prends mon rôle très à cœur.

L’équipe du festival, en tant que membre du jury, vous fournit-elle en amont les copies de travail de l’ensemble des projections ? Ou vous, vous les êtes peut-être réparties.

Akim Isker : Il y a 25 œuvres à voir dont 14 à se partager dans les cinq jours impartis, en salle. Le rythme est, tu l’imagines, soutenu. Plus pourquoi pas, une avant-première le soir. Et pour les 11 œuvres restantes, l’équipe, en amont, nous les a transmises en lien.

L’usage du tutoiement, naturellement, s’est invité.

Comment tu imagines cette semaine ? Est-ce que tu l’as intellectualisé ou tu te laisses porter par l’équipe.

Akim Isker : Je me laisse complètement porter. Je suis très très très bon élève. Et, je me la joue très très très bon élève. J’ai pris plein de notes. Chaque film a sa petite fiche. Dans mon petit cahier acheté spécialement pour La Rochelle.

Dans ma façon de faire des films, je suis dans la rencontre. J’ai besoin de rencontrer les gens pour parler d’eux. Et si on souhaite le faire de la meilleure des manières, il faut, il me semble, être avec eux. Parler comme si c’était eux. Parler moi d’eux. Dans ma vie, j’essaie au maximum, de l’appliquer soit me rendre toujours le plus possible disponible.

Sur La Rochelle, je me suis dit : il ne faut rien que tu prépares. Les choses vont se fabriquer entre nous, membres du Jury. Venir disponible, c’est aussi ce que je demande à mes acteurs, en plus d’avoir travaillé leurs personnages. Hier, c’était une première journée formidable de rencontres et tous les membres sont, je crois, sur la même ligne d’ouverture d’esprit. Et même Clémentine ayant un rôle un peu plus important lié à sa prise de parole, elle nous a démontré hier, qu’elle est venue comme elle est venue.

– L’humble humaniste.

Comment expliques-tu le choix d’avoir porté, au sein de chacune de tes réalisations, des sujets sociétaux sociaux ? Sont-ce les stigmates, encore et toujours, d’un bac ES ? Ou… Ce qui te vaut d’être qualifié comme humaniste de la part de la profession.

Askim Isker : Moi, ça me va. Les gens portent le regard qu’ils ont envie de porter sur moi. Ça ne me dérange pas. Celui-ci me va très bien.

Les choix que je fais traduisent le fait que je suis à mon endroit. Quand je regarde derrière moi et l’enfant que j’étais, j’étais déjà attiré par ces thématiques. J’étais très souvent dans les jupons de toutes les mamans de ma famille ; j’étais souvent au milieu du cercle familial populaire en étant très attentif à ce que les uns et les autres pouvaient ressentir ; j’étais très sensible à l’injustice. J’étais déjà porté par un truc d’humain et d’humanisme. Et en devenant mature et adulte, l’enfant a grandi avec un regard plus large sur la société. Tous ces choix de films que je fais traduisent, encore une fois, le fait que la personne que je suis est, à ce moment là, au bon endroit.

Quand je réalise un film, j’ai besoin d’être moi-même. Et par là, évoquer des sujets qui me touchent. Avant la série « L’Affaire Laura Stern », ces femmes là que je rencontre m’ont bouleversé. Il m’a suffit d’un deux trois jours de rencontres avec ces femmes pour comprendre le film que j’allais faire. Elles avaient touché en plein cœur, l’homme que je suis et non le réalisateur. Pareil pour les éboueurs. Pareil pour les enfants placés. Pourtant, je n’ai ni été enfant placé ni éboueur ni même j’allais dire, recueilli de témoignage de femme maltraité dans ma famille alors que si parce que si tu réfléchis un tout petit peu, la domination masculine, il suffit d’ouvrir très légèrement les yeux, pour constater les dégâts qu’elle engendre.

Je ne théorise pas mes choix. Je les fais avec le ventre et le cœur.

D’ailleurs, tu me corriges si je me trompe, depuis « L’Affaire Laura Stern », tu n’as pas tourné. Est-ce parce que cette série t’a aussi laissé des traces insondables ?

Akim Isker : Un peu. C’est une très bonne question. Tu tapes à un endroit extrêmement juste. J’ai eu beaucoup de propositions de films avec des sujets sociétaux. Avec en théorie et pratique, tout ce qui peut m’animer. J’ai tout refusé. Je n’ai rien accepté. Je n’ai pas souhaité tourner cette année pour deux raisons : d’abord, les choses que l’on m’a proposées n’étaient pas abouties – il y a deux trois projets que j’ai beaucoup aimé malheureusement, ils ne se sont pas produits – et l’autre raison, est que j’écris en ce moment, deux projets. Faisant les choses entièrement, si je pars sur un film, il me faut mettre en pause l’écriture. Or, je veux leur donner leur temps de développement. Et la troisième raison, tu l’as si justement évoqué. Je me suis posé la question toute l’année écoulée. J’adore travailler, fabriquer, chercher, creuser et après « Laura Stern », c’est compliqué. Ça a été compliqué de passer sur autre chose parce que oui, sans doute, ça a laissé quelques traces. Ou ça a aussi laissé l’envie que le prochain projet vienne effacer cela. Des traces sont là. Je l’ai encore dans la tête.

En même temps, le sujet est prenant. Va au-delà de nos frontières. Et chez nous, il y a un vide abyssal juridique. Un endroit où la société ne veut pas évoluer. Et une non-volonté politique. Il y a aussi des habitudes – comme le souligne Akim. Des acquis. Agnès Jaoui, en voix off d’un documentaire sur les femmes de Mélissa Theuriau, disait :  » En même temps, si on était des hommes et qu’on avait ces acquis-là, comment on réagirait ?  » On a toujours du mal à lâcher des acquis.

Akim Isker : Lorsque tu nais, homme, la question ne se pose pas. On te montre une vie où l’homme domine et où la femme aussi, accepte. Et encore là, on ne parle pas que de la société française. La vraie clé, c’est l’éducation de nos garçons. De nos petits garçons. Et du monde dans lequel ils vont évoluer.

Clémentine Célarié évoquait au sein de son discours lors de la Cérémonie d’Ouverture, l’enfant intérieur. Toi, comment tu le cultives ? Comment tu le préserves ?

Akim Isker : C’est encore une fois, une très bonne question. Je ne m’étais jamais posé la question jusqu’à l’année dernière. Une discussion avec une personne m’a réveillé sur cette idée d’enfant intérieur. En fait, c’est difficile pour moi parce que ce sont beaucoup d’émotions. Si je me mets à regarder le petit gamin à l’intérieur de moi, ça va toucher beaucoup de choses qui me manquent aujourd’hui. Je suis très très très nostalgique. Mélancolique. Je vais aller [re]chercher mon enfance pure. Mes années dorées avec toutes les personnes qui ne sont plus là qui me manquent profondément aujourd’hui. Avec cette naïveté. En ça, j’essaie de cultiver cette naïveté, spontanéité. Je sais que ce petit enfant sera toujours là. Je ne suis que ça. Je crois profondément qu’on est tous l’enfant qu’on a été avec l’éducation, le parcours, les rencontres. Mais la vérité, elle est : le gamin que tu étais. Et lorsque je fais des films, j’ai besoin d’être aussi naïf que mon enfant.

Ainsi, se termine cet échange empreint d’une infinie bienveillance.